Dans cet article nous discuterons structures pop, futur psychédélique, et dérives sectaires autour du groupe culte Animal Collective - un hybride post-pop percussif aux teintes folk et électroniques. A travers ce top 10 non exhaustif, j'essaierai de donner envie aux plus frileux et aux plus sceptiques d'écouter ce groupe trop vite classé hype-Pitchfork, qui avait sorti une dizaine d'albums en 10 ans avant d'exploser en 2009 avec la sortie de l'album "Merriweather Post Pavillon", et du titre "My Girls".
C'est aussi l'année où le groupe s'est révélé à mes yeux. 3 ans et demi passés à tenter d'assembler les pièces, toujours émerveillé devant cette mosaïque aussi belle qu'indéchiffrable. Animal Collective, qui injecte des mélodies saisissantes dans une musique en forme de spirales divines, fait de l'expérimentation acoustique une évidence pop.
Leur discographie est accidentée jusque dans chaque recoin d'album et de chanson, mais uniforme dans l'éclat des "hits" mutants listés ci-après. Ils sont faits de tiroirs, eux même remplis de boîtes, de poupées russes, et de magnets éparpillés. Ces mêmes "hits" ont revu les bases mêmes de mon inconscient de mélomane post-adolescent, et de wannabe songwriter. Les rythmiques de Panda Bear, discrètes et ingénieuses, sont la locomotive de cette parade céleste et foutraque, au cheminement viscéral, brut et organique. Les paroles sont la plupart du temps celles d'Avey Tare. Sa voix nasale claire au ton rieur flirte avec la justesse des notes, pour mieux en tirer l'essence mélodique. C'est un conteur surréaliste, mû sur scène en gourou au regard illuminé, en magicien fiévreux arc-bouté sur sa préparation, qui nous plonge définitivement dans les abysses d'Animal Collective - dans les méandres du futur de la musique pop.
Ici la playlist Spotify de ce top (j'ai aussi mis les vidéos youtube)
10. "For Reverend Green" - Strawberry Jam, 2007
La confiture de fraise. On tombe directement dans le pot dès lors qu'on jette un oeil à la pochette. Je me rappelle qu'en 2006, alors qu'à l'époque je bavais en attendant le premier album des Arctic Monkeys, et passais en revue avec nonchalance les bacs pleins du Virgin Megastore pour faire passer le temps, je me rappelle qu'à cette époque déjà, j'avais buté sur cette pochette. Mon oreille cependant n'était pas encore assez aguerrie. Alors maintenant que je suis allé à la guerre et en suis revenu vivant, je m'arrête, quitte à m'engluer. De retour dans le pot, donc. "For Reverend Green" contient beaucoup des ingrédients qui font une bonne chanson d'Animal Collective : une sorte de refrain incantatoire, un contre-temps perpétuel obsédant, une structure cyclique, et de la reverb. Et ici des paroles introspectives à propos du temps qui passe, du recours à la religion, des questions d'identité dans un Brooklyn végétarien et dépressif, et de toutes les absurdités qui vont avec. Avey Tare fonctionne comme souvent par images, qui font toute la subtilité de son écriture. Il les combine dans un cocktail explosif déroutant. Explosif, comme de la confiture de fraise.
9. "Monkey Riches" - Centepede Hz, 2012
J'ai été assez déçu par cet album. Mais puisque je ne suis pas un "hater", et que je suis un fan fidèle, je dirai simplement que j'y suis indifférent. Je les ai vus deux fois (à Nîmes et à Paris) sur la tournée de cet album, et ils sont nettement moins brillants sur ces derniers titres. Ils se sont faits piéger par une formule peut-être moins spontanée. De toute façon personne n'est dupe, pas même eux. Enfin, je l'espère. Mais ce titre, "Monkey Riches", sort du lot. Une exception à laquelle je me suis faite, qui est aussi la raison pour laquelle je n'ai pas jeté "Cetepede Hz" à la poubelle, avec l'espoir qu'avec le temps, j'apprendrai peut-être à l'aimer.
Avey Tare y retrouve un phrasé lumineux, et place bien sa voix, sur des paroles inhabituellement conscientes. Que faire de son succès, tout relatif soit-il ? Quelle finalité à tout ça ? Le "singe riche", c'est lui. Espérons que cela ne le détourne pas de ses préoccupations existentielles prolifiques. Le propos fait aussi écho à celui de "My Girls" (sur "Merriweather Post Pavillon", l'album précédent), qui vantait le détachement aux choses matérielles.
La structure, c'est du couplet-pont-refrain ("lately…" à 0:14, puis "and I don't want to look out…" à 0:42, et enfin "but why am I still looking for a golden age?" à 1:10). C'est même du couplet-refrain-couplet-refrain-break-refrain à l'échelle de la chanson, du A-B-A-B-C-B en gros, une formule très peu observée chez AnCo jusqu'alors - si ce n'est sur "Merriweather", peut-être. C'est donc une exception dans ce top 10, pour montrer que ça aussi ils peuvent le faire, et bien. Foutre du mystique dans une structure à la "Carly Rae Jepsen". Mais nous parlons bien de musique pop, n'est-ce pas ? Nous sommes d'accord qu'il n'y a qu'un pas entre Animal Collective et Justin Bieber. Sinon, vous ne seriez pas en train de me lire.
8. "I Think I Can" - Fall Be Kind, 2009
Les oiseaux volent bas sur l'horizon marécageux, une complainte lointaine couvre à peine le bruit de fourmillement des insectes sur le sol. Une porte s'entrouvre et tout devient lumineux. Animal Collective pratique le clair-obscur, et joue sur les ambiances comme sur les matières. À l'image de leur discographie, "I Think I Can" évoque plus la vie que la mort. Mais c'est une vie étrange et absurde, comme les paroles surréalistes du collectif peuvent l'être. "I Think I Can" est fulgurant de justesse existentielle, dans le fond comme dans la forme. La question de l'être résonne tout au long de la chanson, se reflétant sur le marécage en dessous de nous. À 5:00 l'Animal semble retomber sur ses pattes, mais en vérité la porte se ferme sur un dédale de miroirs. Alors "peut il" ou "ne peut-il pas" ? La question de la toute puissance initiale, suggérée par le titre, est joliment mise en abîme dans ce final où le sujet (le "I") affronte son propre reflet. Le "I think" devient le "I can", le "I can" devient le "I think", et ainsi de suite, en formant une délicieuse boucle, en direction des cieux.
7. "Who Could Win A Rabbit" - Sung Tongs, 2004
Deux minutes d'une poursuite intense et absurde, aussi dense que déglinguée. L'acoustique percute, et les voix d'Ave Tare et Panda Bear filent à l'unisson sur un sentier cabossé. On s'imagine courir après un lapin, qui nous emmène dans sa forêt merveilleuse. "Who Could Win A Rabbit" fait forcément penser à la course folle d'Alice au pays des merveilles, dont on connaît le déroulement fiévreux. Cela me permet d'introduire le thème du délire souvent associé à la musique du collectif, à juste titre. Si ses membres sont manifestement clean, le lexique souvent utilisé pour décrire leur musique évoque divers trips sous champis ou acides, qui donnent lieu à de multiples dérives chamaniques, et autres bavardages elfiques. En atteste le travail visuel livré par Animal Collective pendant ces quinze ans.
6. "Brother Sport" - Merriweather Post Pavillon, 2009
La chanson de l'album "Merriweather" qui figure dans ce top 10. Panda Bear est aux commandes du chant. Son timbre, plus juvénile, sur un registre plus innocent, donne sa couleur à la chanson. Il contraste avec l'idée de la spirale infernale, qui est toujours présente. "Brother Sport" est cependant une chanson plutôt évidente. Pour la première fois, Animal Collective semble raconter une vraie histoire, dans un message de soutien - de support - de Noah Lennox (Panda Bear) adressé à son frère Matt (cité à 3:01), suite au décès de leur père. Le concept du retournement des paroles est le même que sur l'outro de "I Think I Can". Ici, "Brother Sport" = "Sport Brother" = "Support your brother". Il appelle Matt à tracer sa propre route, à s'exprimer haut et fort par delà certains malheurs. Mais est-ce aussi le cri de ralliement de toute une génération ? D'une génération bridée, en manque de rêves, de revendications ? La chanson est tranchée en deux parties distinctes : si la première semble plus pragmatique, la seconde pourrait-elle être un principe exaltant et libérateur, ayant pour vocation de nous servir à tous ?
Première partie, immédiatement au début de la chanson : "Open up your throat / And let time go / I know it sucks that daddy's done / But try to think of what you want / You've got to open up your throat". Deuxième partie, à partir de 3:15 : "Until you're fully grown, you've got a real good shot / Won't help to hold inside, give a real shout out".
5. "Peacebone" - Strawberry Jam, 2007
Les sonorités électroniques font vraiment leur apparition sur l'album Strawberry Jam. Animal Collective franchit un nouveau palier, et plus rien ne semble arrêter leur ascension. "Peacebone" est le titre introductif. Hypnotique et viscéral. Des sonorités délirantes tournées vers les profondeurs. "A peacebone got found in the dinosaur wing" : à 0:40, Avey Tare donne le ton. Il prend d'emblée le rôle d'un sorcier en lévitation - mystique, rieur et intimidant - alors qu'un amas organique prend forme sous nos pieds, modelé par ce rythme incessant. Comme lors de cette soirée de mai 2013, sous le plancher flottant du Trianon, en clôture d'un concert inoubliable.
4. "What Would I Want? Sky" - Fall Be Kind, 2009
Fall Be Kind est le 5 titres post-"Merriweather" (cet EP est sorti la même année que l'album). Pour cette seule raison, il est déjà passionnant. Mais pour beaucoup d'autres aussi. Ce titre en est le meilleur exemple. Un sample bouclé de "Broken Chain" par Grateful Dead en fait le refrain. Mais c'est presque anecdotique. Animal Collective renoue avec ses bonnes habitudes et se paye le luxe d'une intro géante (plus de 3 minutes), pour débouler sur un "Is everything alright ?" introductif à 3:20.
Le titre compose en 7/8 (en gros des mesures de sept temps, au lieu de 4, pour une écrasante majorité dans la pop contemporaine). Cela peut devenir complexe, mais c'est évident ici. Déroutant pour qui est habitué à sentir la musique en quatre temps. Une initiation par Avey Tare, qui s'empare de la chanson, de ses samples et de ses structures étranges, en re-définit les contours obsédants, en posant sa voix comme fil directeur. "You feeling lonely ? (…) You're not the only", à 3:22. La solitude, et beaucoup d'autres questions ici, nous plongent dans un brouillard opaque et enivrant, un voyage onirique à travers la réalité embuée de Dave Portner ("Avey", c'est "Dave" déchiré en deux. C'est donc Dave "tear" en anglais, soit Avey tear, ou Avey Tare). Mais j'ai bien la confirmation qu'il n'y a pas que moi qui me sens seul : j'ai trouvé mon sauveur. Dès lors, je remonterai en arrière dans leur discographie.
3. "Mouth Wooed Her" - Sung Tongs, 2004
Sung Tongs est l'album du virage pop d'Animal Collective. Il est totalement asymétrique (les 13 minutes de "Visiting Friends", les 54 secondes de "College") comme son acoustique est folle, et n'en est que plus insaisissable. Mouth Wooed Her est le titre le plus bluffant. Une vieille fête foraine, un manège qui tourne au ralenti, dans un balancement incessant. De nombreux visages indistincts qui défilent encore et encore. Ces visages sont les mots, qui nous encerclent et nous font tourner la tête, et les rails du manège, aux courbes impossibles, la musique. Magique.
2. "Banshee Beat" - Feels, 2005
C'est le titre des grands fanatiques. Une bombe rock prog aérien, faite d'une déclinaison indéchiffrable de deux accords basiques (ce qui m'a permis au passage de faire semblant de chanter fièrement cette chanson devant les potes, à mes heures de gloire). Le collectif est bien au sommet. Si on reconnait le travail incroyable de Deakin à la guitare, les 4 membres (avec Geologist) créent ensemble une atmosphère cosmique, qu'ils couvrent de couches épaisses de reverb, entre lesquelles on s'installe confortablement.
Mais ces 8:30 sont faussement paisibles. Dessous, c'est une préparation bouillante, dans laquelle fondent le génie mélodique, la diction savante, et le sens du phrasé d'Avey Tare, plus fulgurants et déroutants que jamais. S'y côtoient la vie et la mort, défiant le temps et la matière brute. Portner a ce don pour rendre l'anodin divin, et vice versa, pour faire fusionner douceur et folie. C'est presque la règle chez Animal Collective. De cette préparation donc, on ne respire que les effluves. Définitivement quelque chose d'aqueux dans ce titre (le crochet "I go down to find the swimming pool" à 4:25). C'est un ingrédient qu'on retrouvera en grande quantité sur l'album phare "Merriweather Post Pavillon". Mais ici c'est manifestement de nos origines dont il s'agit : les clés d'une réalité Animale alternative, cyclique et tourbillonnante. Essayez juste avec les paroles (
ici).
1. "The Purple Bottle" - Feels, 2005
Cette chanson, ainsi que la précédente, sont les deux chef d'oeuvres du Collectif. Percus typiques de Panda Bear : basées sur les contre-temps, frappant les cercles de son tom, ultra répétitives, minimales, coupées de minis breaks érudits. Elles tiennent la pièce durant sept minutes, portent les mille refrains de la chanson. On palpe l'infini durant cette course effrénée, lorsque chaque partie sublime la précédente, et semble aspirer celle qui suit. Le propos est aiguisé, et la lecture des paroles une expérience sensorielle, dans une une fiction hors temps, transcendance d'une réalité floutée (bis), cette étrange inconnue, amicale et accueillante.
20. "Winter Wonderland" - Strawberry Jam, 2007
19. "Winters Love" - Sung Tongs, 2004
18. "Water Curses" - Water Curses, 2008
17. "Prospect Hummer" - Prospect Hummer, 2005
16. "Turn Into Something"- Feels, 2005
15. "Leaf House" - Sung Tongs, 2004
14. "My Girls" - Merriweather Post Pavillon, 2009
13. "College" - Sung Tongs, 2004
12. "Fireworks" - Strawberry Jam, 2007
11. "We Tigers" - Sung Tongs, 2004