lundi 30 décembre 2013

De La Montagne, duo pop-soleil aux limites de la verticalité



Paris, 20h35 le vendredi 20 décembre, le cerveau surchargé par l'abattage médiatico-culinaire d'avant Noël, on est à la recherche d'un peu de réconfort. D'un coin de table où se décharger de nos tracas hivernaux, d'un bout de comptoir pour se charger correctement aussi, et se libérer le temps d'un soir de la peur de Noël (où Natalophobie, pour les initiés). 

Rendez-vous donc ce soir au bar La Féline, à Ménilmontant. Tout le monde est ok, on devrait passer une bonne soirée, faite de binouzes pas chères, de ti-punchs dans ta gueule, de kebabs froids, et de filles faciles. J'aurai enfin l'occasion d'écouter en direct la musique des énigmatiques De La Montagne (DLM). 10 jours ont passé depuis, j'ai réfléchi, mais n'ai pas plus avancé sur mon énigme. Cependant, j'ai trouvé beaucoup du réconfort ici, ainsi que quelques certitudes.

Les conditions étaient pourries, autant le dire tout de suite. Pas de scène, pas de volume, un brouhaha général émanant d'un public indifférent. Un concert où on ne voit ni n'entend rien, c'est problématique. Heureusement que je fais deux têtes de plus que tout le monde. 

De La Montagne. Ce soir on va sérieusement penser à se remettre à l'escalade


Le réconfort, donc : DLM, un duo fille-garçon beau à écouter et à regarder, une pop soleil qui te serre dans ses bras et te fait taper du pied et te fait taper des mains. Des lignes de synthé accrocheuses et des beats confortables, dans une enveloppe naïve mais consciente de son charme. Cette pop là est fatale. C'est un coup classique. Encore faut-il avoir les chansons pour le faire, encore faut-il les habiter, et les interpréter en conséquence. Camille, au chant, bien épaulée par l'ingénieux Alto Clark, à la barbe et aux tatouages, est un mix de coolitude et de charisme et de justesse (dans la voix, dans le ton). Elle donne sa couleur et son étoffe à une pop sucrée qui a besoin d'être incarnée. Elle n'est pas super grande Camille, qu'on se le dise. Du coup elle passe la moitié d'un show forcément bancal debout sur une chaise d'écolier, ou bien portée à bout de bras par un public qui regagne d'intérêt. 


DLM à La Féline le 20.12.13

Il est donc question ici de verticalité. Ou comment une fille si petite peut être dotée d'un talent si grand, ou comment toute personne normale doit abdiquer devant un tel aplomb - dans le regard - par 1m20 d'altitude. Ou comment trouver l'évidence dans un nom de groupe chelou. Ou enfin comment on pense sérieusement à se remettre un jour à l'escalade.

Ce soir De La Montagne réveille ma foi dans une musique jeune, sexy, vraie, et décomplexée - rassuré quant à la possibilité d'un manifeste live cheap et authentique, quant à la possibilité d'un mélange des genres, des couleurs, du noir et du blanc sur fond de gros accent frenchy. Voilà pour les certitudes. Délicieuse candeur, quand tu nous tiens !

Merci les dieux de la pop de permettre encore ce genre de combo musique-concept-personalité(s) ravageur. Camille et sa paire (et alter ego musical) Alto Clark (au passage le meilleur blaze de musicien de l'année 2013) ont encore du chemin à parcourir, mais je serai là au prochain virage, les amis. Merci aussi à Chloé qui m'a mis sur le plan. Big up à Camille, à Alto, si si la famille !

On reste branché sur Facebook, il va s'en passer des choses :
https://www.facebook.com/wearedelamontagne
On écoute les titres (extraits de l'album "Thighs Burned On Full Sunlight Parked Car Seats") : "I Do Remember", "Plastic Island" et "Girls" ici sur Bandcamp
On regarde la vidéo de "Girls" ci-dessous


jeudi 7 novembre 2013

Top 10 Animal Collective : de dix jusqu'à un, pourquoi ils vous mettent des spirales dans les yeux et le feu dans les entrailles


Dans cet article nous discuterons structures pop, futur psychédélique, et dérives sectaires autour du groupe culte Animal Collective - un hybride post-pop percussif aux teintes folk et électroniques. A travers ce top 10 non exhaustif, j'essaierai de donner envie aux plus frileux et aux plus sceptiques d'écouter ce groupe trop vite classé hype-Pitchfork, qui avait sorti une dizaine d'albums en 10 ans avant d'exploser en 2009 avec la sortie de l'album "Merriweather Post Pavillon", et du titre "My Girls".

C'est aussi l'année où le groupe s'est révélé à mes yeux. 3 ans et demi passés à tenter d'assembler les pièces, toujours émerveillé devant cette mosaïque aussi belle qu'indéchiffrable. Animal Collective, qui injecte des mélodies saisissantes dans une musique en forme de spirales divines, fait de l'expérimentation acoustique une évidence pop.

Leur discographie est accidentée jusque dans chaque recoin d'album et de chanson, mais uniforme dans l'éclat des "hits" mutants listés ci-après. Ils sont faits de tiroirs, eux même remplis de boîtes, de poupées russes, et de magnets éparpillés. Ces mêmes "hits" ont revu les bases mêmes de mon inconscient de mélomane post-adolescent, et de wannabe songwriter. Les rythmiques de Panda Bear, discrètes et ingénieuses, sont la locomotive de cette parade céleste et foutraque, au cheminement viscéral, brut et organique. Les paroles sont la plupart du temps celles d'Avey Tare. Sa voix nasale claire au ton rieur flirte avec la justesse des notes, pour mieux en tirer l'essence mélodique. C'est un conteur surréaliste, mû sur scène en gourou au regard illuminé, en magicien fiévreux arc-bouté sur sa préparation, qui nous plonge définitivement dans les abysses d'Animal Collective - dans les méandres du futur de la musique pop.

Ici la playlist Spotify de ce top (j'ai aussi mis les vidéos youtube)

10. "For Reverend Green" - Strawberry Jam, 2007


La confiture de fraise. On tombe directement dans le pot dès lors qu'on jette un oeil à la pochette. Je me rappelle qu'en 2006, alors qu'à l'époque je bavais en attendant le premier album des Arctic Monkeys, et passais en revue avec nonchalance les bacs pleins du Virgin Megastore pour faire passer le temps, je me rappelle qu'à cette époque déjà, j'avais buté sur cette pochette. Mon oreille cependant n'était pas encore assez aguerrie. Alors maintenant que je suis allé à la guerre et en suis revenu vivant, je m'arrête, quitte à m'engluer. De retour dans le pot, donc. "For Reverend Green" contient beaucoup des ingrédients qui font une bonne chanson d'Animal Collective : une sorte de refrain incantatoire, un contre-temps perpétuel obsédant, une structure cyclique, et de la reverb. Et ici des paroles introspectives à propos du temps qui passe, du recours à la religion, des questions d'identité dans un Brooklyn végétarien et dépressif, et de toutes les absurdités qui vont avec. Avey Tare fonctionne comme souvent par images, qui font toute la subtilité de son écriture. Il les combine dans un cocktail explosif déroutant. Explosif, comme de la confiture de fraise.




9. "Monkey Riches" - Centepede Hz, 2012


J'ai été assez déçu par cet album. Mais puisque je ne suis pas un "hater", et que je suis un fan fidèle, je dirai simplement que j'y suis indifférent. Je les ai vus deux fois (à Nîmes et à Paris) sur la tournée de cet album, et ils sont nettement moins brillants sur ces derniers titres. Ils se sont faits piéger par une formule peut-être moins spontanée. De toute façon personne n'est dupe, pas même eux. Enfin, je l'espère. Mais ce titre, "Monkey Riches", sort du lot. Une exception à laquelle je me suis faite, qui est aussi la raison pour laquelle je n'ai pas jeté "Cetepede Hz" à la poubelle, avec l'espoir qu'avec le temps, j'apprendrai peut-être à l'aimer.

Avey Tare y retrouve un phrasé lumineux, et place bien sa voix, sur des paroles inhabituellement conscientes. Que faire de son succès, tout relatif soit-il ? Quelle finalité à tout ça ? Le "singe riche", c'est lui. Espérons que cela ne le détourne pas de ses préoccupations existentielles prolifiques. Le propos fait aussi écho à celui de "My Girls" (sur "Merriweather Post Pavillon", l'album précédent), qui vantait le détachement aux choses matérielles. 

La structure, c'est du couplet-pont-refrain ("lately…" à 0:14, puis "and I don't want to look out…" à 0:42, et enfin "but why am I still looking for a golden age?" à 1:10). C'est même du couplet-refrain-couplet-refrain-break-refrain à l'échelle de la chanson, du A-B-A-B-C-B en gros, une formule très peu observée chez AnCo jusqu'alors - si ce n'est sur "Merriweather", peut-être. C'est donc une exception dans ce top 10, pour montrer que ça aussi ils peuvent le faire, et bien. Foutre du mystique dans une structure à la "Carly Rae Jepsen". Mais nous parlons bien de musique pop, n'est-ce pas ? Nous sommes d'accord qu'il n'y a qu'un pas entre Animal Collective et Justin Bieber. Sinon, vous ne seriez pas en train de me lire.




8. "I Think I Can" - Fall Be Kind, 2009


Les oiseaux volent bas sur l'horizon marécageux, une complainte lointaine couvre à peine le bruit de fourmillement des insectes sur le sol. Une porte s'entrouvre et tout devient lumineux. Animal Collective pratique le clair-obscur, et joue sur les ambiances comme sur les matières. À l'image de leur discographie, "I Think I Can"  évoque plus la vie que la mort. Mais c'est une vie étrange et absurde, comme les paroles surréalistes du collectif peuvent l'être. "I Think I Can" est fulgurant de justesse existentielle, dans le fond comme dans la forme. La question de l'être résonne tout au long de la chanson, se reflétant sur le marécage en dessous de nous. À 5:00 l'Animal semble retomber sur ses pattes, mais en vérité la porte se ferme sur un dédale de miroirs. Alors "peut il" ou "ne peut-il pas" ? La question de la toute puissance initiale, suggérée par le titre, est joliment mise en abîme dans ce final où le sujet (le "I") affronte son propre reflet. Le "I think" devient le "I can", le "I can" devient le "I think", et ainsi de suite, en formant une délicieuse boucle, en direction des cieux.




7. "Who Could Win A Rabbit" - Sung Tongs, 2004 


Deux minutes d'une poursuite intense et absurde, aussi dense que déglinguée. L'acoustique percute, et les voix d'Ave Tare et Panda Bear filent à l'unisson sur un sentier cabossé. On s'imagine courir après un lapin, qui nous emmène dans sa forêt merveilleuse. "Who Could Win A Rabbit" fait forcément penser à la course folle d'Alice au pays des merveilles, dont on connaît le déroulement fiévreux. Cela me permet d'introduire le thème du délire souvent associé à la musique du collectif, à juste titre. Si ses membres sont manifestement clean, le lexique souvent utilisé pour décrire leur musique évoque divers trips sous champis ou acides, qui donnent lieu à de multiples dérives chamaniques, et autres bavardages elfiques. En atteste le travail visuel livré par Animal Collective pendant ces quinze ans.




6. "Brother Sport" - Merriweather Post Pavillon, 2009


La chanson de l'album "Merriweather" qui figure dans ce top 10. Panda Bear est aux commandes du chant. Son timbre, plus juvénile, sur un registre plus innocent, donne sa couleur à la chanson. Il contraste avec l'idée de la spirale infernale, qui est toujours présente. "Brother Sport" est cependant une chanson plutôt évidente. Pour la première fois, Animal Collective semble raconter une vraie histoire, dans un message de soutien - de support - de Noah Lennox (Panda Bear) adressé à son frère Matt (cité à 3:01), suite au décès de leur père. Le concept du retournement des paroles est le même que sur l'outro de "I Think I Can". Ici, "Brother Sport" = "Sport Brother"  = "Support your brother". Il appelle Matt à tracer sa propre route, à s'exprimer haut et fort par delà certains malheurs. Mais est-ce aussi le cri de ralliement de toute une génération ? D'une génération bridée, en manque de rêves, de revendications ? La chanson est tranchée en deux parties distinctes : si la première semble plus pragmatique, la seconde pourrait-elle être un principe exaltant et libérateur, ayant pour vocation de nous servir à tous ?

Première partie, immédiatement au début de la chanson : "Open up your throat / And let time go / I know it sucks that daddy's done / But try to think of what you want / You've got to open up your throat". Deuxième partie, à partir de 3:15 : "Until you're fully grown, you've got a real good shot / Won't help to hold inside, give a real shout out".




5. "Peacebone" - Strawberry Jam, 2007


Les sonorités électroniques font vraiment leur apparition sur l'album Strawberry Jam. Animal Collective franchit un nouveau palier, et plus rien ne semble arrêter leur ascension. "Peacebone" est le titre introductif. Hypnotique et viscéral. Des sonorités délirantes tournées vers les profondeurs. "A peacebone got found in the dinosaur wing" : à 0:40, Avey Tare donne le ton. Il prend d'emblée le rôle d'un sorcier en lévitation - mystique, rieur et intimidant - alors qu'un amas organique prend forme sous nos pieds, modelé par ce rythme incessant. Comme lors de cette soirée de mai 2013, sous le plancher flottant du Trianon, en clôture d'un concert inoubliable.




4. "What Would I Want? Sky" - Fall Be Kind, 2009


Fall Be Kind est le 5 titres post-"Merriweather" (cet EP est sorti la même année que l'album). Pour cette seule raison, il est déjà passionnant. Mais pour beaucoup d'autres aussi. Ce titre en est le meilleur exemple. Un sample bouclé de "Broken Chain" par Grateful Dead en fait le refrain. Mais c'est presque anecdotique. Animal Collective renoue avec ses bonnes habitudes et se paye le luxe d'une intro géante (plus de 3 minutes), pour débouler sur un "Is everything alright ?" introductif à 3:20.

Le titre compose en 7/8 (en gros des mesures de sept temps, au lieu de 4, pour une écrasante majorité dans la pop contemporaine). Cela peut devenir complexe, mais c'est évident ici. Déroutant pour qui est habitué à sentir la musique en quatre temps. Une initiation par Avey Tare, qui s'empare de la chanson, de ses samples et de ses structures étranges, en re-définit les contours obsédants, en posant sa voix comme fil directeur. "You feeling lonely ? (…) You're not the only", à 3:22. La solitude, et beaucoup d'autres questions ici, nous plongent dans un brouillard opaque et enivrant, un voyage onirique à travers la réalité embuée de Dave Portner ("Avey", c'est "Dave" déchiré en deux. C'est donc Dave "tear" en anglais, soit Avey tear, ou Avey Tare). Mais j'ai bien la confirmation qu'il n'y a pas que moi qui me sens seul : j'ai trouvé mon sauveur. Dès lors, je remonterai en arrière dans leur discographie.




3. "Mouth Wooed Her" - Sung Tongs, 2004


Sung Tongs est l'album du virage pop d'Animal Collective. Il est totalement asymétrique (les 13 minutes de "Visiting Friends", les 54 secondes de "College") comme son acoustique est folle, et n'en est que plus insaisissable. Mouth Wooed Her est le titre le plus bluffant. Une vieille fête foraine, un manège qui tourne au ralenti, dans un balancement incessant. De nombreux visages indistincts qui défilent encore et encore. Ces visages sont les mots, qui nous encerclent et nous font tourner la tête, et les rails du manège, aux courbes impossibles, la musique. Magique.




2. "Banshee Beat" - Feels, 2005


C'est le titre des grands fanatiques. Une bombe rock prog aérien, faite d'une déclinaison indéchiffrable de deux accords basiques (ce qui m'a permis au passage de faire semblant de chanter fièrement cette chanson devant les potes, à mes heures de gloire). Le collectif est bien au sommet. Si on reconnait le travail incroyable de Deakin à la guitare, les 4 membres (avec Geologist) créent ensemble une atmosphère cosmique, qu'ils couvrent de couches épaisses de reverb, entre lesquelles on s'installe confortablement.

Mais ces 8:30 sont faussement paisibles. Dessous, c'est une préparation bouillante, dans laquelle fondent le génie mélodique, la diction savante, et le sens du phrasé d'Avey Tare, plus fulgurants et déroutants que jamais. S'y côtoient la vie et la mort, défiant le temps et la matière brute. Portner a ce don pour rendre l'anodin divin, et vice versa, pour faire fusionner douceur et folie. C'est presque la règle chez Animal Collective. De cette préparation donc, on ne respire que les effluves. Définitivement quelque chose d'aqueux dans ce titre (le crochet "I go down to find the swimming pool" à 4:25). C'est un ingrédient qu'on retrouvera en grande quantité sur l'album phare "Merriweather Post Pavillon". Mais ici c'est manifestement de nos origines dont il s'agit : les clés d'une réalité Animale alternative, cyclique et tourbillonnante. Essayez juste avec les paroles (ici).




1. "The Purple Bottle" - Feels, 2005


Cette chanson, ainsi que la précédente, sont les deux chef d'oeuvres du Collectif. Percus typiques de Panda Bear : basées sur les contre-temps, frappant les cercles de son tom, ultra répétitives, minimales, coupées de minis breaks érudits. Elles tiennent la pièce durant sept minutes, portent les mille refrains de la chanson. On palpe l'infini durant cette course effrénée, lorsque chaque partie sublime la précédente, et semble aspirer celle qui suit. Le propos est  aiguisé, et la lecture des paroles une expérience sensorielle, dans une une fiction hors temps, transcendance d'une réalité floutée (bis), cette étrange inconnue, amicale et accueillante.




... et aussi le 20-11, ici sur Spotify :

20. "Winter Wonderland" - Strawberry Jam, 2007
19. "Winters Love" - Sung Tongs, 2004
18. "Water Curses" - Water Curses, 2008
17. "Prospect Hummer" - Prospect Hummer, 2005
16. "Turn Into Something"- Feels, 2005
15. "Leaf House" - Sung Tongs, 2004
14. "My Girls" - Merriweather Post Pavillon, 2009
13. "College" - Sung Tongs, 2004
12. "Fireworks" - Strawberry Jam, 2007
11. "We Tigers" - Sung Tongs, 2004

dimanche 2 juin 2013

Fauve : chroniques névrotiques et accablantes du français nombriliste à l'ère 3.0 ? Live report du concert du 28 mai à la Flèche d'Or



Fauve ne laisse personne indifférent, alors écrivons sur Fauve ! Pourquoi cet engouement ? Et comment ? Éléments de réponse pour y voir plus clair, après avoir vu le phénomène en concert le 28 mai 2013 à la Flèche d'Or à Paris.


Fauve est un collectif d'artistes, de potes, qui porte une musique unique. Un slam intelligent et une plume à vif novatrice, sur des instrus fleuves agréables et bien produites. Avec seulement quelques titres bien ficelés et joliment clippés balancés sur la toile, les mecs se retrouvent à la tête d'un buzz musical discret mais sans précédent. "On n'a pas vu un tel engouement en France depuis les débuts de Noir Désir", me dit Julien. 

Le bouche à oreille est impressionant, si bien qu'on anticipe lorsqu'un pote de pote lambda nous raconte, entre deux verres, la passion qu'il porte à ce groupe, une flamme dans le regard. Cette écriture acerbe, ce trop de mots balancés dans l'urgence pour raconter un quotidien asphyxiant, peint un tableau si réél qu'il remue, dérange, attire les foudres ou les louanges. Fauve est comme un miroir ou chacun se reconnait romantique, et se libère de la petitesse qui semble l'abattre. 

Alors voici ma question : tu adhères ou pas ? "Fauve : guide de survie en milieu urbain d'une génération laissée pour compte et isolée à l'ère numérique", ou "Fauve : chroniques névrotiques et accablantes du français bourge et nombriliste à l'ère 3.0"  ?

Fauve brasse dans le vide de notre génération, et on s'enfonce avec plaisir dans le néant


Sur la longueur des six titres de l'EP "Blizzard" (sorti le 20 mai 2013), le propos se fait accablant, dans le fond, comme dans le forme. Fauve nous parle de nous. On se reconnait, c'est rassurant, gratifiant. Complaisant, en fait. Cette colère rampante et inexplicable que tu ressens le matin, sans jamais oser ni parvenir à mettre des mots dessus, quelqu'un va enfin la chercher pour toi ... Mais tu fais fausse route ! Écouter Fauve, c'est comme manger sa propre merde. Le fond de commerce du groupe, ce sont nos propres doutes sur notre capacité à aimer, à construire, à faire l'amour, à rêver. Un mec très doué pour écrire a mis, à un moment donné, le doigt là dessus. Il appuie, ça fait mal, et on en redemande.

Mais qu'apporte réellement cette musique ? La pop nous fournit en refrains bidons avec des phrases toutes faites, qu'on peut interpréter de mille façons - à notre façon - parce que c'est la pop, que ça ouvre les portes, et qu'un couplet-refrain accompagné d'un bon gimmick, c'est infini, inexplicable et magique. Alors oui, les textes et les chansons de Fauve sont d'une intensité inouïe. La tension qui s'en dégage a quelque chose de punk. Mais Fauve n'est pas revendicateur, n'est pas rebelle, ni poétique ou rêveur. J'espère que ma génération a plus d'ambition pour elle-même que ces quelques titres qui lui sont cruels, et terriblement réducteurs.

C'est notre solitude qui nous rassemble ce soir, mais à ma grande surprise, pas de partouze générale


Nous l'avons constaté lors du concert du 28 mai à la Flèche d'Or : absence de groove, abscence de communication dans le public. Confirmation que Fauve est une musique introspective et linéaire - une expérience autocentrée, casque sur les oreilles. Mais ce soir, tu es parmi les chanceux à avoir eu ta place, et à pouvoir assister au concert. Alors oui, ta vie est surement aussi merdique que la mienne. Et nous venons en toute logique ici pour écouter ce mec nous re-balancer ça à la gueule … et maintenant ? Apparemment c'est notre solitude qui nous rassemble ce soir, mais à ma grande surprise, pas de partouze générale. À la place, chacun retourne à son "apéro - lexo - clope et film porno sur lesquels on s'entraine rageusement". Qu'espérait-on ? C'était écrit ... (dans "Nuits Fauves", à 00:44 de la vidéo plus bas).

Fauve ne donne pas de réponse, et ne pose pas non plus de question. Fauve brasse dans le vide de notre génération, et on s'enfonce avec plaisir dans le néant. 

Je fais sérigraphier mon t-shirt "Fauve 28.05.2013 - Nuits Fauves #5", pour me rappeler cette soirée. Rendez-vous dans deux ans, pour faire le point.


dimanche 26 mai 2013

Psychédélisme pop et fureur black, au festival indie pionnier This Is Not A Love Song, Nîmes



"This Is Not A Love Song". Un nom ambigu, pour un festival de "musique pop indépendante" pionnier. Comprendre par ces termes : eclectique dans les genres, pointu dans la programmation, une posture authentique et rebelle. C'est à Nîmes, à la croisée du Languedoc Roussillon et de notre chère région PACA. Quelque part entre Montpellier et Marseille, entre la place de la comédie et la cannebière, entre Palavas les Flots et la Madrague. Nîmes, ville romaine. Ca sent le thym, le romarin. On est presque en camargue, et en plissant les yeux on aperçoit les flamant roses planer au dessus des salins d'Aigues Mortes.

Le nom à rallonge du festival fait très groupe Emo des années 00's (Panic At The Disco, Cute Is What We Aim For, Taking Back Sunday…). C'est étrange. Je hume l'air provencal doux de ce milieu de mois de mai. Une fois ces 6 mots digérés (on abrévie TINAL), on s'arrête littéralement sur chaque nom d'artiste affiché. C'est Busy P (Pedro Winter, le boss du label Ed Banger) qui l'a dit : sur le papier c'est le #genredefestivalparfait.

La programmation, les couleurs, le lieu, la salle, sont autant de choses dont on a été sevré dans la région. C'est nouveau, c'est téméraire, c'est incroyable. Alors je prends mon billet pour le premier soir. J'irai voir Animal Collective le mercredi 22 mai 2013, une semaine avant de les voir au Trianon à Paris. J'irai voir tout court, curieux et impatient à n'en plus dormir. 







On prend la route, le soleil se couche sur l'A54. Le lieu, Paloma, est au dessus de nos espérances. C'est un îlot de 6000 m2 de formes géométriques, de textures, d'ombres et de lumières, qui renferme un lieu de vie, de résidence, et d'expression pour les artistes. On est en face de l'aérodrome de Nîmes courbessac, au milieu de nulle part. Mais ce soir, on est au centre du monde, pour tout français amateur de musiques nouvelles. C'est ici qu'il faut être, on le croit. Et même pour ceux qui bossent demain.

On franchit le seuil. A l'intérieur, on se donne vite raison : design moderne éclatant et apaisant, avec des gens cools, une équipe avenante, une atmosphère fraîche palpable, et des beaux gobelets en plastique consignés. On discute par hasard avec le programmateur - le mec qui a le meilleur job ce soir. À 22h15, il devrait avoir la pression, mais donne la sensation d'être le mec le plus sympa de la terre. 100% chill. 

On écoute deux trois groupes, on se pose dans le patio, en plein air, au centre de l'édifice, entre les deux salles. Ambiance paillotte de bord de plage / vernissage au palais de Tokyo. C'est ambitieux et familial à la fois, et c'est la pointe de l'indie internationale dans notre pays. Le festival n'a rien à envier au Primavera Sound (22 - 26 mai, Barcelone), ou à la Vilette Sonique (23 - 26 mai, Paris, avec 10 degrés de moins).

On se jette sans se retourner, et c'est trois claques direct avec Death Grips (vidéo du concert ci-dessous), sensation rap-hardcore-rave-post-brocoli (© Chloé Machenaud). Le mec met tout le monde d'accord, et nous rappelle que la musique n'attend pas la mélodie pour aller de l'avant. Dans ma tête, je tombe le t-shirt et je slamme. En réalité, je lêve les bras vers le ciel, en hommage à la musique punk et à la rébellion rap, pour prendre ma dose d'énergie brute et de fureur black.




Les portes de la grande salle réouvrent à minuit pour Animal Collective. Je fais ma prière à (dans l'odre ci-dessus) Deakin, Panda Bear, Geologist, et dieu Avey Tare (fascinant chamane à la large mâchoire, responsable d'environ 70% des mots magiques du collectif). C'est un concours de freaks sur scène, comme ce groupe est insaisissable. Depuis plus de 10 ans et autant d'albums, les mecs écrivent les bases des schémas pop du futur. 

Ce qui aurait du être une messe autour des idoles du psychédélisme-pop moderne - pour tous les kids et fanatiques de cette moitié de la France - tourne au concert de fin de soirée presque intimiste. C'est cool parce j'ai l'impression qu'Avey Tare chante pour moi tout seul, mais ça manque d'hystérie collective (sic). Il est tout de même 1h du matin, nous sommes à Nîmes, dans le gard, un mercredi. Mais le set d'une heure et demie reste généreux, avec ses fulgurances attendues : "Today's Supernatural", "My Girls", "Brother Sport" et son pont infini génial et hypnotique, qui ferme le concert. On est 300 à se laisser envoûter jusqu'au bout.

Merci l'équipe de TINAL, à Paloma, merci Death Grips, merci Animal Collective. Ca donne beaucoup d'espoir et ça rassure de voir des gens s'impliquer ainsi dans l'indépendance de la musique tous azimuths, en France. Animal Collective, on se voit mercredi au Trianon à Paris, et si dieu Avey Tare le veut bien, j'aurai droit cette fois à ma version de "The Purple Bottle".

lundi 20 mai 2013

close your eyes for what you can't imagine



On disait quoi déjà ?
à 2:30, Earl Sweatshirt débarque, tout en nonchalance. Présence vocale d'une flegme hallucinante, comme sa paire de lèvres est démesurée et distribue savamment les mots combinés au compte gouttes.

Dans une traduction approximative, le "close your eyes for what you can't imagine" introductif a donné son nom à ce blog. Un couplet monumental comme ce titre prend du sens, dans sa forme. 



Frank Ocean est au sommet. Il alterne les registres l'air de rien (on l'entend si rarement rapper !), sur une instru épurée à la production fine, comme tout l'album "Channel Orange". Un titre un brin plus hip-hop, apaisant dans sa monotonie. 

C'est tout rassurés qu'on se retrouve, au fil de la narration d'Ocean, plongés dans l'ambiance des soirées opulentes de ces "super rich kids". Puis, les "too many bottles of this wine we can't pronounce" et "too many white lies and white lines" linéaires se cassent, comme la vague de Sunset Beach, sur des histoires de rooftop californiens au petit matin, avec l'éclat du chant retrouvé d'Ocean (sic) : "start my day up on the roof, there's nothing like this type of view.


La complainte r&b nous fait ici regretter l'intensité de ces souvenirs dorés qu'on ne vivra jamais, de la quête infinie de l'amour vrai ("I'm searching for real love"), de ce moment ou elle a attrapé ma main alors que j'allais sauter ("i'm on that ledge, she grabs my arm").

Puis Earl déboule à moins 200km/h, et commence à étaler ses mots, en restant toujours le plus proche du rythme. Ils étirent le tempo et font vibrer le silence entre chaque note. Le flow est presque aphone, et brille par la justesse de sa sobriété. Sa voix pose un clavier déjà répétitif, celui même qui a emporté le titre dans un ballotage enivrant depuis les premières secondes. En anglais, dans le texte :

" Close your eyes for what you can't imagine; we are the xany gnashing
Caddy smashing, bratty ass; he mad, he snatched his daddy's Jag
And used the shit for batting practice, adam and annie trashing
Purchasing crappy grams with half the hand of cash you handed
Panicking, patch me up; Pappy done latch keyed us
Toying with Raggy Anns and mammy done had enough
Brash as fuck, breaching all these aqueducts; don't believe us
Treat us like we can't erupt, yup "

La vérité, c'est que Frank Ocean a annoncé hier une date parisienne, le 3 juillet au Zénith. Ce sera sa première en France en solo, puisqu'il avait annulé Rock en Seine l'année dernière, et n'était pas sur la feuille de match (pas plus que Earl Sweatshirt) lors du passage bouillant de son crew Angelino - Odd Future - au Trianon, l'été dernier (check Tyler, The Creator qui porte le maillot du PSG !) .

Tout le monde revient donc début juillet 2013 pour une séance de rattrapage (le crew Odd Future sera le 2 au Trabendo), et on l'espère des featurings à gogo, du hip-hop qui claque, du rap qui calme, et un hommage à un album monumental, "Channel Orange", et pas que... (là contactez moi pour en savoir plus - et si vous avez lu jusque là - sinon un prochain billet, si tout va bien). On fêtera ses un an, presque, tous ensemble !

Check ci-dessous une version live de Super Rich Kids. L'entrée remarquée de Earl à 2:25, tout fraichement rentré de son exil aux îles Samoa, pas majeur pour autant ...

Fais ton choix ! On se voit en juillet !


lundi 18 mars 2013

sublime Noir Coeur, l'International 16.03.13

Ce soir, c'est : soirée anniversaire dans un troquet quelque part au bout de la rue Saint Maur, Rone au Social Club, soirée chez Yoann à Répu, et Noir Coeur à l'international. Il est 20h30 et il va falloir trouver la combinaison gagnante, en évitant tant que possible le tacos et les portes closes. Je pars de chez moi à pieds sous une pluie battante.


Quelque part dans le mix je me retrouve donc à l'International, seul et sobre. Ce bar est devenu épuisant les soirs de fin de semaine. C'est armé d'un grand courage que je passe la porte. Là, je me sens vraiment seul et sobre. L'étage est bondé. Au sous sol, un serveur farouche me confirme que c'est bien le premier groupe qu'on est en train de voir. Ok pour le timing.
Le frontman du groupe Kidwise me fait penser à King Krule - la gueule le look la diction genre lad anglais -, à la présence vocale comme détachée de son physique. Un blanc gringalet au visage anguleux, marcel échancré, et timbre profond. Une forme de charisme toute particulière.

Putain que le temps d'attente entre les deux groupes me parait interminable.

Noir Coeur est un duo toulousain - parisien - versaillais ? - on n'en a rien à foutre d'où ils viennent - qui fait de la pop électronique avec des synthétiseurs, des ordinateurs, des voix, des guitares, des intruments acoustiques.
Noir Coeur, c'est un 2 titres obsession. 4:55 en boucle dans mes écouteurs, qui tournent deux fois le temps d'aller acheter mon pain et cinq le temps d'aller chez mon ami Julien en prenant la ligne 2. Endless Bummer / Soleil. Je suis désolé de ne pas assister à leur concert début février à l'Espace B pour des raisons persos, et je leur fais savoir par mail. Ils comprennent et me remercient au passage pour mes compliments.




Ce concert, je l'attendais. Lorsque l'obsession 2 titres sur Bandcamp devient réalité, ça peut faire mal. Lorsque tu vis ta relation avec un double mp3 des semaines durant, attention au moment où l'auteur va vouloir s'approprier de nouveau sa création, alors que ton histoire d'amour bat son plein. C'est quitte ou double. Et ici il y a beaucoup à perdre.
J'ai un peu peur, mais j'essaye de ne pas juger sur les apparences, les interviews que j'ai lues, l'accent du sud, ou les coupes de cheveux. Je me plais à croire dans un doux mix de ces signes d'appartenance sociale et leur musique de rêve. 

Le rituel d'avant-scène, une sorte de tête à tête viril, en retrait dans la pénombre, annonce la couleur : c'est un duo d'amour, d'intensité et de complicité. L'installation occupe toute la petite scène de l'Inter : des claviers Korg, des contrôleurs midi, guitares, basse, tom, cymbale et laptops forment un arc de cercle derrière lequel ils évoluent. Derrière eux, un grand gong. Derrière le gong, des LOLcats fluos qui tournent projetés sur le mur. La mise en scène est très belle, et l'ensemble si cohérent !
Toujours des couches synthétiques, des claviers éthérés. La musique me percute. Je m'avance et tends l'autre joue. C'est si dur dans cette salle dans ces conditions là. Perso j'en prends ma dose avec King Krule.

noir coeur


Les mecs maîtrisent parfaitement leur sujet, il y a beaucoup de travail. Ils assurent sur scène, occupent l'espace et bougent bien. Ils créent l'espace sonore et physique pour que leurs compostions s'envolent en direct. Ils créent l'espace nécessaire dans ma tête aussi. Cette musique live montre qu'il y a un "après" mp3 à l'ère digitale 18.0, pour qui n'est ni Justice ni Animal Collective, pour qui joue dans ces conditions, dans ce genre d'endroit (j'adore l'International, mais le contexte sonore est pas toujours top).

Avoir cette reflexion me remplit de joie. Je suis témoin d'un acte musical "vrai", cohérent, solide, ambitieux. Ils subliment leur musique telle que je l'ai découverte via des fichiers mp3 et quelques visuels, ils subliment le contexte, ils subliment leur gueules looks et attitudes de hipstos. Les tatoos artys, le bonnet style clodo, la coupe au bol, l'accent toulousain et l'attitude un brin arrogante ont du sens quand la musique est vraie, réfléchie, travaillée.

Du coup, les refrains brisent l'air dans un équilibre acoustique / synthétique fébrile et palpable. Leur deux voix s'accordent avec force. Noir Coeur est par moments coloré, et incroyablement sensuel.


Ils m'ont mis d'accord avec moi-même. Merci !
Un nouvel EP paraîtra avant l'été.

En attendant je re-découvre l'EP "Jahnimal" sorti plus tôt en 2012, sans appréhension :


NOIR CŒUR - TOTAL NIRVANA from ANTIHERØES COLLECTIVE on Vimeo.